Il est loin, le temps où l’on trouvait des sargasses essentiellement dans… la mer des Sargasses ! Désormais, elles forment une véritable “ceinture” d’un bout à l’autre de l’océan Atlantique.
Mais avant de se déposer massivement sur les côtes et d’engendrer les problèmes que l’on connaît, cette algue brune géante ou “macroalgue” constituait surtout un habitat précieux pour la faune marine. Que s’est-il alors passé, en quatre décennies ?
Une étude publiée dans la revue Harmful Algae par des scientifiques de l’université Florida Atlantic éclaire leur fascinante “histoire” (B.E. Lapointe, D.F. Webber & R.A. Brewton, 2025).
L’opposé d’un “désert biologique”
Depuis sa première apparition en 2011, la “grande ceinture de sargasses de l’Atlantique” (great atlantic sargassum belt) s’est formée chaque année, sauf en 2013, atteignant au mois de mai une biomasse record de 37,5 millions de tonnes – sans compter les 7,3 millions de tonnes de la mer des Sargasses.
Les chercheurs ont combiné des observations océanographiques, des images satellites et des analyses biochimiques poussées afin d’examiner “en profondeur” l’évolution des sargasses : “comment elles poussent, ce qui alimente cette croissance, et pourquoi nous observons une augmentation aussi spectaculaire de leur biomasse”, liste Brian Lapointe, premier auteur.
Les premiers océanographes ont cartographié la mer des Sargasses en se basant sur des observations à la surface de l’eau, pensant que ces algues prospéraient dans des eaux chaudes, claires mais pauvres en nutriments, retrace l’étude. Leurs confrères et consœurs du milieu du XXe siècle, eux, ont décrit la région comme un “désert biologique”.
Toutefois, grâce à des observations satellitaires, à des modèles de circulation océanique ainsi qu’à des études de terrain, leurs héritiers ont fini par résoudre ce paradoxe en retraçant le transport saisonnier des sargasses depuis les zones côtières riches en nutriments, notamment l’ouest du golfe du Mexique, jusqu’au large via les courants marins.
Pour les auteurs, ces résultats viennent “corroborer les premières théories des explorateurs”, selon lesquelles les algues originaires du golfe pourraient alimenter les populations de la mer des Sargasses.
Une biomasse doublée en 11 jours
Des expériences en laboratoire et des recherches sur le terrain remontant aux années 1980 ont ensuite confirmé que les sargasses croissent plus rapidement dans les zones peu profondes que dans les eaux oligotrophes (pauvres en nutriments) de la haute mer.
Ainsi, dans des conditions optimales, les deux principales espèces, Sargassum natans et S. fluitans, peuvent doubler leur biomasse en 11 jours.
Entre les décennies 1980 et 2020, la teneur en azote des sargasses a augmenté de plus de 50 %, tandis que celle en phosphore a “légèrement diminué” : “Ces changements reflètent un abandon des sources naturelles de nutriments océaniques, comme les remontées d’eau et le mélange vertical, au profit d’apports terrestres tels que le ruissellement agricole [et] les rejets d’eaux usées”, interprète B. Lapointe.
Les données recueillies près de l’embouchure de l’Amazone étayent l’hypothèse selon laquelle les apports de nutriments de ce grand fleuve “contribuent significativement” au développement de la ceinture de sargasses, indique l’étude.
En outre, la phase négative de l’oscillation nord-atlantique (l’équivalent, pour l’hémisphère nord, de l’alternance El Niño/La Niña au sud) de 2009 à 2010 pourrait avoir contribué au déplacement des eaux de surface – et des algues – de la mer des Sargasses vers le sud, dans l’Atlantique tropical.
Comprendre pour gérer les impacts
Parmi les travaux de recherche recensés par l’étude, plusieurs ont exploré le recyclage des nutriments au sein des radeaux de sargasses, notamment à travers la dégradation de la matière organique par les microbes. Ce processus fait ainsi naître des écosystèmes foisonnants dans des environnements pourtant pauvres en nutriments.
Cependant, l’expansion des sargasses “n’est pas seulement une curiosité écologique ; elle a des conséquences réelles sur les communautés côtières. Ces proliférations massives peuvent obstruer les plages, affecter la pêche et le tourisme, et présenter des risques pour la santé”, souligne B. Lapointe.
“Comprendre les raisons de cette croissance importante des sargasses est crucial pour gérer ces impacts”, conclut-il.
Aux Antilles, sept ans après les premiers échouages massifs, les habitants en appellent désormais “à la justice”, a récemment révélé Mediapart (16 août 2025). Requêtes auprès du tribunal administratif et plaintes au pénal “se multiplient” pour dénoncer une gestion de la crise “insuffisante et inefficace”, écrivait le média d’investigation.





