Syrie : La rose de Damas refleurit après plusieurs années de guerre

Syrie : La rose de Damas refleurit après plusieurs années de guerre

Roula Al i-Adeeb savoure le calme revenu dans ses champs. En ce mois de mai 2025, à une heure de route au sud de Damas, le fracas de la guerre civile qui a ravagé la Syrie jusqu’à la fin de l’année dernière semble si loin ! À l’horizon, vers l’ouest, quelques touches de neige coiffent encore le mont Hermon, dont l’épaisse silhouette, qui culmine au-delà de 2 800 mètres, marque la frontière avec le Liban. Roula inspire profondément : en cette matinée encore fraîche, l’air embaume le romarin, la lavande. Mais surtout la rose. Rosa damascena, la reine des roses, hybride naturel très ancien poussant à l’état sauvage en Syrie, est un emblème pour ce pays à plus d’un titre.

Déjà connue des Romains, elle fut probablement rapportée en Europe par les croisés. Et célébrée par les poètes, à commencer par Shakespeare et, plus proche de nous, l’illustre Syrien Nizar Qabbani (1923-1998), qui l’associe à sa propre identité : “Je suis votre rose de Damas, ô peuple du Levant. Quiconque parmi vous me trouvera, qu’il me place dans le premier vase.” Les pétales rose pâle, comestibles, de cette fleur ont depuis longtemps conquis le monde avec leur parfum capiteux et leur saveur sucrée, subtilement épicée. On en vante les nombreuses vertus : antiseptique, antioxydante… ; elle serait même – sous forme d’eau ou d’huile – un bon antidépresseur et un remède contre les douleurs menstruelles et gastriques.

Roula Ali-Adeeb, 60 ans, est la directrice de BioCham, petite entreprise de fleurs séchées et d’huiles essentielles. En pantalon et chemise en jean, les cheveux courts et noirs parcourus de fils gris, qu’elle porte libres de tout tissu, l’entrepreneuse observe les saisonnières à l’oeuvre parmi les allées de rosiers. Une dizaine de femmes en blouse bleue, mains gantées, avancent lentement entre les buissons verts qui leur arrivent à la taille. Penchées sur les arbustes épineux, coiffées de casquettes à larges bords sur leur voile léger, elles détachent d’un petit coup sec de leur tige les fleurs délicates aux 30 pétales (la rose de mai, autre star de la parfumerie, en compte jusqu’à 100), avant de les glisser dans de grands sacs qu’elles portent en bandoulière.

Des éclats d’obus au milieu des rosiers

“Quand le silence règne dans mes champs au petit matin, j’adore entendre ce “clic, clic, clic” des roses que l’on cueille”, sourit Roula. Une quiétude retrouvée. Treize années de conflit, qui ont fait 528 000 morts et jeté sur les routes de l’exil 5,3 millions de Syriens, avaient mis à mal la culture de Rosa damascena. Entre 2013 et 2017, Roula Ali-Adeeb a pour sa part vécu recluse à Damas. Impossible durant ces années de guerre d’accéder à ses plantations, et à sa distillerie située de l’autre côté de la route n° 7, qui file ensuite en direction du Golan annexé par Israël. BioCham (Cham est l’ancien nom de la Syrie) se trouvait pile sur la ligne de front entre l’armée régulière et les factions rebelles locales, soutiens des islamistes désormais au pouvoir (Hayat Tahrir al-Cham, HTC) : “Les soldats du régime étaient stationnés dans le bâtiment voisin de mon usine raconte Roula. Les rebelles, eux, étaient juste en face.” La route de Damas, jalonnée de checkpoints, était bien trop dangereuse. Les roses se retrouvaient prises sous le feu croisé des camps ennemis. “J’ai ramassé des éclats d’obus dans mes plantations”, se souvient Roula.

Le 8 décembre 2024, comme le monde entier, la patronne de Bio-Cham a été surprise par la chute éclair du régime et d’un demi-siècle de dictature de la dynastie Assad. “Ce jour-là, la base militaire jouxtant la distillerie s’est vidée d’un coup”, se souvient Roula. Face à l’avancée des rebelles du sud vers Damas, les soldats du régime ont pris la route à pied. “Beaucoup retiraient leur uniforme pour passer inaperçus”, poursuit-elle. Ne sachant encore ce qui se jouait, Roula a alors mis sa production à l’abri dans la chambre froide, jeté ses ordinateurs dans la voiture et foncé vers Damas, contrainte sous la menace d’embarquer trois soldats loyalistes. Depuis, elle est revenue soigner ses précieux rosiers.

Et en Syrie, la rose de Damas reprend petit à petit des couleurs. Cette saison, sa production repart, surtout au sud de la capitale et à l’ouest d’Alep, pour répondre à la demande des amateurs locaux d’infusion et de sirop mais aussi à celle des clients internationaux, notamment chinois, pour la parfumerie de luxe.

Depuis la chute d’Assad, demande et production sont en hausse

Aux portes d’Alep, la grande ville du nord-ouest de la Syrie, les allées populeuses du souk Al-Hal, un immense marché à ciel ouvert, résonnent des appels des vendeurs à la criée et du brouhaha des clients. Ces derniers se pressent à l’arrière de la camionnette d’un grossiste que les habitués surnomment le “roi des roses”. C’est une des dernières chances de se procurer la fameuse fleur cette année, car la saison de la récolte (environ trois semaines entre mai et juin) s’achève dans quelques jours. Un kilo de pétales frais de roses de Damas, que les Alépins appellent aussi aljori, se vend 42 000 livres syriennes (environ 3,40 euros au taux du moment), deux fois plus cher qu’il y a quinze ans. Les acheteurs en font de la confiture, une spécialité de la région.

À quelques kilomètres de là, à Al-Nayrab, village où plusieurs familles cultivent la fleur, Oussama Zeino, 56 ans, boit un thé sucré à l’ombre d’un cabanon posé au milieu de ses champs de roses. Comme pour tout le monde ici, la production d’Oussama a pâti de la guerre civile. Il se souvient : “Pour vendre nos récoltes à Alep, il fallait payer des taxes très élevées afin de passer les checkpoints. Alors les champs ont été négligés, d’autant qu’on avait du mal à trouver des saisonniers pour la cueillette. La culture de la rose a périclité.” Depuis le renversement de la dictature, il a planté de nouvelles parcelles. “J’adore la fragrance et le toucher de cette fleur, confie Asia Abdel Arman, 40 ans, qui travaille comme cueilleuse pour Oussama. J’ai grandi en regardant ma mère écraser les pétales pour préparer de la confiture. Quand nous avions mal à l’estomac, elle nous faisait boire de l’eau de rose.”

La rose fait partie de l’histoire et de la culture de tous les Syriens

Comme Asia, beaucoup ici cultivent un lien sensuel avec cette fleur : le goût du sirop, la senteur des champs, les infusions de bourgeons séchés ou quelques gouttes d’eau parfumée. La rose fait partie de l’histoire et de la culture de tous les Syriens, quelle que soit leur confession. On raconte qu’en 1187, le sultan Saladin, qui régnait sur l’Égypte et la Syrie, exigea que la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem, soit entièrement purifiée à l’eau de rose et qu’il fallut une caravane de 500 chameaux pour en apporter en quantité depuis Damas.

Encore aujourd’hui, à Maaloula, au nord de Damas, village chrétien où l’on parle toujours l’araméen, la fleur orne au printemps l’autel du monastère Saint-Serge-et-Saint-Bacchus, un des plus anciens du Moyen-Orient. Et d’Al-Nayrab à Erneh, plusieurs localités se sont longtemps disputé l’origine de la fleur, d’autant plus entourée de mystère, qu’en la matière, la transmission orale l’emporte sur la rigueur botanique !

Al-Marah, l’épicentre de la culture de la rose de Damas

Mais de nos jours, l’épicentre de la culture de la rose de Damas, c’est le village d’Al-Marah. Pour s’y rendre, à 60 kilomètres à l’est de la capitale, il faut quitter la route goudronnée pour s’enfoncer sur des chemins de terre dans les montagnes du Qalamoun et montrer patte blanche au checkpoint qui garde les lieux. Le silence règne dans les rues baignées de soleil. Des enfants courent dans ce lacis sablonneux, entre les vieilles maisons aux murs de pierres plates, semblables à des écailles. Les 2 500 habitants du village sont en majorité turkmènes, de lointains descendants de nomades d’Asie centrale.

Al-Marah s’est fait connaître dans les années 1980 lorsque les Al-Bitar, une famille du coin, ont développé des produits cosmétiques, puis, le succès aidant, ont créé une fondation pour promouvoir la rose. Leur initiative était notamment soutenue par Asma al-Assad, l’épouse de l’ancien président, dont le puissant Trust for Development avait établi un quasi-monopole sur l’aide humanitaire, lui permettant de contrôler les donations internationales. L’organisme d’Asma al-Assad lança également, en 2005, un projet de centre culturel pour les enfants à Damas, le Massar Rose : conçu par un architecte danois, le bâtiment arrondi devait prendre la forme de pétales s’enroulant autour d’un atrium central. L’édifice, inachevé, a accueilli en avril dernier une exposition d’artistes syriens.

À Al-Marah, les efforts de communication de la première dame ont convaincu l’Unesco d’inscrire le village sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2019 pour “les pratiques et l’artisanat liés à la rose damascène”. Jusqu’en 2024, un festival y marquait chaque année la saison de la récolte en mai.

Une production qui coûte désormais très cher

L’occasion pour Asma al-Assad de redorer son image (elle fut complaisamment qualifiée de “rose dans le désert” en 2011 par le magazine Vogue, qui retira ensuite l’article de son site) tandis que dans le reste du pays, des crimes inimaginables étaient commis sur ordre du tyran. Le festival n’a pas eu lieu en 2025… Que conserve Al-Marah de ses années fastes ? “Le gouvernement [de Bachar al-Assad] a fait creuser deux puits pour irriguer les cultures et a aménagé de nouvelles terres”, précise Amin al-Bitar, le patriarche de la famille. Dans les alentours, quelques cultivateurs font leur cueillette sur des rosiers clairsemés, minuscules dans ce panorama désertique. “Les champs sont négligés car la culture des roses coûte désormais très cher”, explique l’un d’eux, Muhammad Abdu Abas, qui observe sa femme et ses enfants occupés à la cueillette tout en égrenant son misbaha, le chapelet musulman.

La pluie se fait de plus en plus rare dans la région, et pour pomper l’eau du puits, il faut de l’essence, ce qui coûte cher aussi. Hamza al-Bitar, l’un des fils d’Amin, précise : “Beaucoup de fermiers sont partis à cause de la guerre. Aujourd’hui, à Al-Marah et dans les environs, nous ne sommes plus que 200 à cultiver les roses (contre 1 000 avant). Avant le conflit, on récoltait au total 200 tonnes par an. L’an dernier, seulement 40.”

Trois habitants sur quatre dépendent de l’aide humanitaire

Al-Marah vivote, loin de sa splendeur passée, d’autant que personne ici ne distille d’huile de rose, pourtant très lucrative. Un millilitre d’huile essentielle de rose se vend en effet au détail entre 17 et 34 euros (soit jusqu’à 34 000 euros le litre). Les Al-Bitar en ont fait un slogan publicitaire : “Plus durable que le pétrole, plus précieux que l’or.” Mais il faut distiller environ quatre tonnes de fleurs pour obtenir un kilo d’huile. Peu de cultivateurs disposent de telles quantités de roses, et encore moins d’installations de distillation perfectionnées, très coûteuses. La plupart se contentent de produire un peu d’eau de rose dans un alambic en cuivre artisanal.

Les années de guerre ont affaibli la Syrie, provoquant une crise économique majeure – trois habitants sur quatre dépendent actuellement de l’aide humanitaire, selon les Nations unies – ce qui limite la demande, notamment en parfums à base d’huile de rose. “Les gens n’ont plus les moyens d’acheter des produits coûteux”, souligne Muhammad al-Ghabra, 28 ans, descendant d’une lignée de “nez”. À Damas, dans sa minuscule boutique à l’angle d’une étroite ruelle du souk Al-Buzuriah, il prépare un onguent en injectant des liquides dans un flacon de verre. Autour de lui, des extraits d’ambre, de jasmin, de gardénia… sont alignés sur des étagères. Comme beaucoup de parfumeurs, il a abandonné la distillation des roses. “Sous le régime d’Assad, il était impossible de se moderniser en important de nouvelles machines, à cause des sanctions et des taxes, poursuit le jeune homme. La distillation était pourtant la spécialité de ma famille…”

Certains cultivateurs se sont tournés vers une autre variété, la sultani, plus rentable car plus productive que la Rosa damascena. Cette rivale se distingue par ses pétales plus nombreux et sa couleur d’un magenta éclatant. “Notre oncle nous avait envoyé ces roses d’Arabie saoudite en 1984, parce que c’était une culture prometteuse”, raconte Aissan Hliwa, 53 ans. Ici, non loin de Daraya, dans la plate campagne du sud de la capitale, la famille Hliwa avait à l’époque lancé sur dix hectares la culture de cette rose au parfum proche de sa rivale damascène. Sa floraison sur six mois (bien plus longue que la rose de Damas) a enrichi les cinq frères Hliwa, leur rapportant jusqu’à 400 000 dollars par an avant la guerre. Cette prospérité a éveillé l’attention du régime, qui avait fait des rançons un moyen de renflouer ses caisses, notamment dans cette région, où sévissait une répression brutale.

Des cultivateurs se sont tournés vers une variété plus rentable, la sultani

Trois des frères ont été arrêtés : l’un est mort en prison et la famille a payé 80 000 dollars pour obtenir la libération des deux autres. Revenus sur leurs terres arides en 2018, Aissan et ses frères ont replanté des roses sultani. Dans leurs champs, des enfants aident leurs parents à les cueillir pour trois dollars la journée, de quoi survivre l’hiver, lorsqu’il n’y a pas de travail agricole. Aissan Hliwa avait bien tenté de se lancer dans la culture de Rosa damascena, mais il a arrêté. “Un hectare de sultani donne 700 kilos de fleurs, contre 100 kilos pour la damascène”, explique-t-il. La rose de Damas reste de meilleure qualité, mais peu de consommateurs perçoivent la différence.” Alors, d’autres agriculteurs s’y sont mis,on est même venu nous voler des tiges pour les bouturer !”, affirme Aissan en riant.

Mais certains experts s’inquiètent : “Il y a un risque qu’à terme, la sultani remplace la Rosa damascena”, déplore Mowaffaq Jabbour, docteur à la Commission générale de la recherche scientifique agronomique à Damas. ”Nous pourrions alors perdre un matériel génétique plus résistant aux aléas climatiques, comme le manque d’eau que nous expérimentons actuellement.” La sultani, plus fragile que la damascène acclimatée ici depuis des siècles, a en outre un moindre rendement en huile essentielle.

Une fleur sujette aux aléas climatiques

La Syrie connaît cette saison une sécheresse historique, la pire depuis cinquante ans. Les cultures souffrent du manque de pluie et de neige, et les champs de roses n’y échappent pas. “J’ai récolté cinq tonnes cette année”, témoigne Roula Ali-Adeeb, la directrice de BioCham. ”J’en attendais huit. C’est la première fois que nous enregistrons si peu de précipitations.” Comble d’infortune, le vent, particulièrement fort, arrache les précieux pétales. Faute d’une récolte suffisante, Roula a décidé de sacrifier sa production d’huile essentielle au profit de celle d’eau de rose. Les bourgeons récoltés en début de saison ont, eux, déjà été séchés pour être vendus au souk aux amateurs d’infusion, et les pétales qui restent, trop peu nombreux pour être distillés, seront utilisés pour faire de la confiture.

L’entrepreneuse s’efforce de relancer la culture de la rose de Damas partout où elle passe. À Erneh, à une demi-heure de route de ses champs, elle rend visite au cheikh druze Muhammad Abu Heiss, qui lui a fourni ses premiers plants il y a vingt ans. Vêtu de noir, coiffé d’une calotte blanche – la tenue traditionnelle de cette minorité issue de l’islam chiite – le chef religieux déambule entre ses pommiers et ses cerisiers. Ici, à quelques kilomètres de la zone tampon avec le Golan occupé, dans une région en proie aux incursions régulières de l’armée israélienne dans les terres syriennes depuis la chute de Bachar al-Assad, les roses poussent à l’état sauvage au bord des vergers verdoyants. “Pourquoi ne les récoltez-vous pas ?”, insiste Roula. Le cheikh argue de la rareté et du coût de la main-d’oeuvre (environ 8,50 euros la journée). “La guerre a vidé la campagne”, lance l’homme. ”La jeunesse est partie chercher un avenir ailleurs.” Mais Roula est convaincue que son ami changera d’avis et, qu’un jour, la reine des roses aux 30 pétales refleurira partout en Syrie.

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