Tasmanie : La rivière King est devenue si toxique qu’aucune vie n’y est possible depuis 30 ans

Tasmanie : La rivière King est devenue si toxique qu’aucune vie n’y est possible depuis 30 ans

La Tasmanie est un parfait exemple de l’Australie et de ses paradoxes. Cette île dont la beauté n’a d’égal que la richesse de sa biodiversité est aussi le refuge de l’une des pollutions minières les plus significatives du pays. Pendant plus de 100 ans, des déchets et des ruissellements provenant de la mine d’or et de cuivre du Mont Lyell, au nord de Queenstown ont été déversés dans le ruisseau Haulage, se répandant dans l’affluent Queen, puis dans la rivière King, pour finir leur course dans la baie du port de Macquarie.

Pour se rendre compte de l’étendue des dégâts, des étudiants de l’université de Tasmanie ont échantillonné tous les ans pendant vingt ans (2001-2021) 13 sites dans le cadre de leur cursus universitaire. Ces prélèvements ont été analysés par des chercheurs de l’université et les résultats sont présentés dans une étude parue le 19 juillet 2023 dans la revue Mine Water Environnement. Selon ce document, entre 10 et 87 millions de tonnes de sédiments se sont agglutinés sur les rives de la rivière King et dans le delta à l’embouchure de la rivière, dans le port de Macquarie, avant 1994. “Il est probable que ces chiffres se situent dans la partie supérieure de la fourchette”, précise Matthew J. Cracknell, co-auteur de l’étude, maître de conférences en analyse de géodonnées, et coordinateur de recherche pour l’université de Tasmanie.

Un cocktail nocif

Arsenic, cuivre, plomb, zinc, pyrite, fer, aluminium, cobalt, etc. La rivière King est un cocktail détonant au PH dangereusement acide. “Si vous buvez l’eau de cette rivière, attendez-vous à tomber malade”, explique le chercheur. ”Les métaux sont présents en encore plus grande quantité au nord de Queenstown, dans l’affluent de la rivière Queen. Le reste du cours d’eau a été contaminé par l’effet de la dilution.”

Au nord de Queenstown, dans ce décor lunaire où la végétation des collines a été dévastée par l’abattage, l’érosion, le feu et les fumées toxiques provenant de la fonte, la mine du Mont Lyell a déversé ses résidus directement dans le ruisseau Haulage. Cette partie du cours d’eau est la plus gravement affectée. Elle constitue un exemple parlant avec des concentrations en métaux nettement supérieures aux recommandations de qualité de l’eau de l’Australian and New Zealand Environment and Conservation Council’s (ANZECC).

Du métal en quantité et une eau acide

Prenons l’aluminium. La concentration moyenne observée entre 2001 et 2021 à Haulage Creek est de 70 à 180 mg/L, tandis que les recommandations de l’ANZECC sont de 5 mg/L, rapporte l’étude. Cette concentration est de 1 à 3 mg/L pour le cobalt, de 11 à 70 mg/L pour le cuivre, de 9 mg/L pour le zinc et dépasse les 500 mg/L pour le fer. Réciproquement, les recommandations de l’ANZECC sont de 0.2 mg/L pour le cobalt, de 0.01 mg/L pour le cuivre, de 0.02 mg/L pour le zinc et de 0.2 mg/L pour le fer. “Dans les pires parties de la rivière, le cobalt est vingt fois supérieur aux recommandations”, illustre Matthew J. Cracknell.

Les sites en aval, spécifiquement entre Haulage Creek et le confluent des rivières Queen et King, présentent, eux aussi, des concentrations en métaux supérieures aux recommandations de qualité de l’eau. Et bien que cette teneur soit moindre dans les sites en amont du ruisseau Haulage, l’eau y est très acide. “Le PH est considéré comme correct entre 6 et 7, en dessous de ces valeurs, l’eau est de moins en moins potable”, rappelle le scientifique. À Haulage Creek, le PH médian se situe entre 2,2 et 3,8 et l’eau est acide dans 11 des 13 sites analysés.

Une biodiversité inexistante

Les conséquences concrètes de ces relevés sur la biodiversité environnante sont désastreuses. Toute vie aquatique a été tuée dans la rivière Queen et dans le cours inférieur de la rivière King. “Ils n’abritent ni insectes, ni poissons, ni même les plantes natives qui se sont adaptées pour survivre dans l’environnement riche en métal de la région (Juncus pallidus et certaines fougères). Pour l’humain, une telle pollution peut perturber la structure et le développement biologique, en particulier celui des enfants”, constate le chercheur. ”La forte concentration de cuivre rejetée par la rivière King a également un “impact sur les écosystèmes du port de Macquarie”, ajoute l’Environment Protection Authority de Tasmanie (EPA).

Comment cela est-il possible trente ans après l’arrêt du déversement des résidus miniers dans les systèmes fluviaux ? Les gouvernements de Tasmanie et le gouvernement fédéral, par l’intermédiaire du Scientifique Superviseur, ont pourtant investi. Au milieu des années 90, lorsque Copper Mines of Tasmania (CMT) a repris la mine, ils ont lancé un programme de recherche et de démonstration de deux ans et demi sur l’assainissement du mont Lyell. Ces résultats ont donné naissance à deux rapports parus en 1996 et 1997, présentant les options possibles pour remédier au DMA de la rivière King. De nombreuses autres études ont suivi, mais peu, voire aucune des recommandations suggérées, n’a été mise en œuvre. “Les travaux de réhabilitation n’ont pas été menés. Plusieurs raisons expliquent ce problème, l’argent étant la principale. Cela nécessitait des investissements considérables”, explique Matthew J. Cracknell. Entre 10 et 16 millions de dollars en coûts d’investissement et entre 1,6 et 10 millions de dollars en coûts d’exploitation annuels, selon l’EPA.

Une réouverture imminente ?

L’adoption des textes de loi Copper Mines of Tasmania Act de 1999 et The Mt Lyell Acid Drainage Remediation Act de 2003 a forcé les nouveaux exploitants à construire leur propre barrage. Mais ces textes les ont également dégagés de toute responsabilité concernant le traitement de l’héritage environnemental laissé par leurs prédécesseurs. Copper Mines of Tasmania a par la suite érigé le barrage à résidus de Princess Creek détournant un faible pourcentage d’eau des zones acidifiantes et permettant de collecter et de stocker les résidus et les eaux de drainage acides en vue de leur traitement. “Ce système est très efficace pour prévenir la production de nouveaux déchets et fournir de l’oxygène de manière préventive. Cependant, il constitue un problème distinct de celui des rivières King et Queen”, souligne Matthew J.Cracknell. Depuis la fermeture de la mine en 2014, le barrage est inactif. “Il fonctionne toujours et devrait être à nouveau utilisé lors de la réouverture de la mine”, se réjouit Shane Pitt, maire de la côte ouest.

En effet, le Mont Lyell a été racheté par une société sud-africaine et devrait rouvrir d’ici à un ou deux ans. L’élu local se réjouit de cette nouvelle, synonyme de création d’emplois et d’une probable croissance démographique pour sa région. Selon lui, ce serait aussi une bonne nouvelle pour les rivières King-Queen : “Aujourd’hui, nous avons de nouvelles technologies et l’État peut s’appuyer sur les rapports qui ont déjà été publiés. Notamment concernant la récupération de métaux lourds. La réouverture de la mine est l’occasion parfaite pour à nouveau investiguer.”

Plusieurs documents, dont l’étude publiée en 2023, ont effectivement fait état de la possibilité de récupérer les métaux lourds enfouis dans la rivière Queen-King, spécifiquement dans le delta, pour financer la réhabilitation du cours d’eau. “Les résidus miniers contiennent beaucoup de cobalt et de cuivre”, explique le chercheur. ”L’idée est de retraiter ces matériaux, ce qui contribuera à financer le nettoyage, comme dans un système circulaire. Cela devrait couvrir les coûts, peut-être pas dans leur intégralité, mais ça simplifiera certainement la tâche.” Reste à savoir si cette fois, des moyens seront bien mis en place pour y parvenir.

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