Autrefois, lorsqu’ils regardaient par la fenêtre de leur salon aux murs vert menthe, Sarah et Sandy Adam, un couple de retraités, pouvaient contempler les eaux sombres de l’océan Arctique. Car la mer était là, au bout du petit terrain où ils vivaient depuis 1994, à la pointe nord de Tuktoyaktuk, un village de l’extrême nord-ouest du Canada. Elle était tout près… et même un peu trop. À la fin des années 2010, le trait de côte, grignoté par les vagues, a commencé à se rapprocher dangereusement des murs de leur maison. Des roches ont été amassées sur le littoral pour arrêter l’érosion, en vain. Les Adam ont dû se résoudre à déménager.
À l’hiver 2020, sur décision de la mairie, leur petite maison de plain-pied couleur bois a été chargée sur une remorque et tractée sur la route gelée, direction un terrain situé à sept kilomètres de là, à la sortie sud du village, dans l’intérieur des terres. Le couple, âgé aujourd’hui de 70 et 66 ans, y est à l’abri des assauts marins. Mais il se retrouve aussi plus isolé. Avant, le magasin, la mairie, le pôle médical, les rares services disponibles dans ce hameau du Grand Nord étaient tout proches. Désormais, “il faut marcher près d’une heure pour rejoindre le centre”, explique Sandy Adam. Quant à l’horizon marin dont Sarah et Sandy profitaient depuis leur fenêtre, il a été remplacé par d’anciens bâtiments industriels, vestiges de l’éphémère exploitation pétrolière et gazière menée ici dans les années 1970 et 1980. Dans leur nouveau quartier, Reindeer Point, les Adam ne sont pas seuls : leurs voisins sont eux aussi des déplacés de la pointe nord. Au total, une douzaine de maisons ont récemment été bâties à proximité car d’autres emplacements dans le village sont devenus inconstructibles. Et ce n’est sans doute qu’un début…
Partout, le sol tend à devenir instable
Tuktoyaktuk est un village en sursis : son sol se dérobe sous ses pieds. Ce hameau côtier, blotti sur une fine frange de toundra cernée par les eaux, à 120 kilomètres à vol d’oiseau au nord d’Inuvik, la ville la plus proche, et plus de 300 kilomètres au nord du cercle polaire arctique, est la localité la plus septentrionale du Canada continental. Un chapelet épars de petites maisons colorées et de robustes hangars, posé sur une végétation rase, prise dans la glace la majorité de l’année. Le décor semble immuable. Il est en réalité mouvant et menacé. Comme toute la région, Tuktoyaktuk repose sur une couche de permafrost (ou pergélisol), ce sous-sol gelé en permanence qui occupe près de la moitié du territoire canadien. Or comme partout en Arctique, celui du village subit un dégel continu, dû au changement climatique. Conséquences, une émission de gaz à effet de serre, et, pour les villageois de Tuktoyaktuk, un sol qui tend à devenir instable. Sur la côte, l’érosion est même de plus en plus rapide, encore accélérée par d’autres effets du réchauffement : montée du niveau de l’océan, multiplication des tempêtes, recul de la glace de mer qui protège le rivage.
Pour les habitants, des Inuvialuits (Inuits de l’Ouest canadien), c’est tout leur village et leur mode de vie qui se trouvent fragilisés. Depuis 2017, le hameau de “Tuk”, comme on l’appelle ici, est un peu moins coupé du monde que par le passé : on y accède désormais en voiture par une piste de 150 kilomètres, praticable toute l’année – la seule du continent américain à mener jusqu’à l’océan Arctique. En approchant du village, l’œil averti peut déjà lire dans le paysage les traces des mutations en cours. La toundra est parsemée de petits lacs, dits “lacs de thermokarst”, formés par des affaissements où l’eau vient s’accumuler.
Dans le cimetière, les croix de bois vacillent
Lorsque le sous-sol dégèle, ces étendues d’eau tendent à s’étendre et se multiplier. Quant aux pingos, ces collines de glace couvertes de végétation, emblématiques de la région qui en compte plus de 1 300, certains sont balafrés par des glissements de terrain, comme s’ils partaient en lambeaux. “La déformation du sol en raison du dégel du permafrost est très fréquente ici ”, explique Dustin Whalen, scientifique pour le ministère des Ressources naturelles du Canada, qui se rend depuis vingt ans dans la région pour y étudier les effets du changement climatique. ”Les terrains en pente sont sujets à des glissements. Et sur les parcelles plates, la fonte de cette glace en profondeur fait que le sol s’enfonce.” Dans le village même, ces phénomènes mettent en péril les infrastructures, maisons, piste de l’aéroport, poteaux téléphoniques… “Il y a de nombreux indices, dans la localité comme dans l’Arctique canadien en général, qui montrent que les bâtiments et les routes se déplacent, se déforment et se fissurent sous l’effet des mouvements du sol”, poursuit le spécialiste. Sur la côte, là où se trouvait la maison des Adam, le littoral recule en moyenne de plus d’un mètre par an. Juste à côté, d’autres habitations sont elles aussi au bord du gouffre. Dans le petit cimetière voisin, où il fallait jadis allumer un feu et creuser la terre gelée pour enterrer ses morts, certaines croix de bois vacillent à cause du sol désormais mouvant. La mer se rapproche de l’enclos, qui sera un jour rattrapé par l’érosion –un sujet sensible dans la culture inuvialuite, où déplacer les tombes des ancêtres n’est pas imaginable. “Tuktoyaktuk est l’une des seules communautés au monde où l’impact du dégel du permafrost est immédiatement visible, presque en temps réel ”, souligne Dustin Whalen. ”Les changements peuvent s’y produire en une seule journée, lors d’une forte tempête en particulier. Les habitants ont déjà été témoins de la perte de trois mètres de bande côtière d’un seul coup.”
À 500 mètres au large, un site en particulier concentre les inquiétudes : l’île de Tuktoyaktuk. Cette fine langue de terre inhabitée de 1 500 mètres de long barre l’entrée de la rade qui baigne l’est du village et lui sert de port naturel. Grâce à elle, une grande partie de Tuk reste à l’abri des vagues marines. Or cette île riche en glace est en train de disparaître à toute allure. Son érosion s’est accélérée ces vingt-cinq dernières années, atteignant 1,8 mètre par an en moyenne.
Des dalles de béton pour stabiliser la côte
Selon une étude dirigée par Dustin Whalen, publiée en 2022 dans la Revue canadienne des sciences de la Terre, au rythme actuel de l’érosion, l’île sera percée en 2044 – et en réalité, probablement plus tôt. “La perte de cette importante barrière naturelle augmentera l’agitation des vagues à l’intérieur du port et pourrait accroître l’érosion du rivage”, écrivent les auteurs. L’existence même du village tel qu’il est aujourd’hui serait remise en question. Alors ses habitants ne restent pas les bras croisés. Plusieurs sont impliqués dans des programmes communautaires de surveillance, dans la toundra et en mer, pour aider les scientifiques qui prélèvent des échantillons de sol, évaluent l’ampleur du retrait côtier, la profondeur du permafrost et les changements dans la végétation, recherchent des contaminants libérés par le dégel (tel le mercure)… Formés pour l’occasion, ces villageois apportent en retour leur savoir traditionnel et leur maîtrise intime du terrain. “Cette collecte constante de données est importante pour mieux comprendre le rythme rapide du changement climatique dans la région ”, souligne Dustin Whalen. ”Ces programmes ont aussi permis de rendre la population plus autonome et résiliente, en renforçant ses capacités et sa connaissance des changements liés au climat.”
Pour stabiliser le sol et la côte, la municipalité a aussi décidé de la pose d’enrochements et de dalles de béton sur le littoral. En 2023, Tuk s’est vu accorder une enveloppe pour trois ans de 53 millions de dollars canadiens (33,7 millions d’euros) du gouvernement fédéral pour améliorer les protections existantes et en installer de nouvelles, dans les zones les plus affectées. “Ces mesures vont sauver ma maison”, veut croire Ryan Yakeleya, ancien voisin du couple Adam, dont l’habitation semble braver le rivage tout proche. Mais elles pourraient aussi n’offrir qu’un sursis, avant une relocalisation de la commune à l’intérieur des terres, que certains jugent inévitable d’ici vingt à trente ans.
Pour les Inuvialuits, le dégel du permafrost ne se résume pas à un littoral fragilisé. Il vient aussi perturber la symbiose entre eux et leur environnement sauvage et glacé, dont ils dépendent pour se déplacer, chasser et pêcher… À 400 km au nord-est de Tuktoyaktuk, par-delà les eaux de la mer de Beaufort, le village de Sachs Harbour, sur l’île Banks, vit dans un isolement quasi complet : ce hameau côtier d’une centaine d’âmes est la seule localité d’une terre grande comme la région Occitanie. À quarante minutes de quad des habitations, une énorme faille apparue dans la terre, remplie d’un mélange de roche et de boue, a coupé net une piste utilisée pour aller chasser ou pêcher dans le lac Angus, lequel a lui-même vu une partie de ses berges emportées.
“Voyager dans les terres devient de plus en plus compliqué”, témoigne John Lucas Jr., 65 ans, dans sa maison aux murs tapissés de photos de famille. Chasseur comme son père et son grand-père, John, qui fut longtemps ranger dans le parc national Aulavik (nord de l’île), dirige le conseil inuvialuit local de gestion du gibier. Le dégel du sous-sol ? Il n’en a pas vraiment plus peur que des autres effets du dérèglement climatique dans l’Arctique, vent et tempêtes qui s’intensifient l’été, glace de mer tardive et instable, rendant précaires les déplacements sur l’eau gelée et surtout, hausse des températures : “En 2023, il faisait plus de 20 °C en juillet; pour moi qui ai grandi avec des étés à 10 °C, c’est très inconfortable…” Sans oublier la disparition des oies, qui passaient ici à la fin du printemps en migrant vers le nord, “mais elles ont changé de trajet ces deux dernières années”. Le solide chasseur de caribous et d’ours polaires en a vu d’autres : “La principale chose que la nature m’a apprise ici, c’est à m’adapter aux changements.” Un enseignement qu’il n’a sans doute pas fini de mettre en pratique.





