Lesotho : Des médecins affrontent la montagne pour soigner les oubliés

Lesotho : Des médecins affrontent la montagne pour soigner les oubliés

Depuis le hublot du petit Cessna 206 qui zigzague entre les sommets escarpés, les nuages n’ont rien de rassurant. Chargés de pluie, ils annoncent, en ce mois d’avril, le début de l’hiver – souvent rude – qui va s’abattre sur les montagnes spectaculaires du Lesotho. Les ailes du monomoteur à six places frôlent les reliefs, tandis que se dévoile un horizon de rivières argentées et de vallons verdoyants, où se détachent les silhouettes blanches de milliers de moutons. L’avion a décollé de la capitale, Maseru, voici à peine une quarantaine de minutes, mais sa prochaine escale est déjà visible depuis le ciel : une piste d’atterrissage de terre battue, au creux du Drakensberg, immense chaîne montagneuse se déployant sur toute la partie orientale du Lesotho, petit pays de 30000 kilomètres carrés et 2,3 millions d’habitants enclavé dans l’est de l’Afrique du Sud. Destination finale : une commune de quelques centaines d’habitants à peine, Thlanyaku.

Une piste entre les cases

“Le ciel s’est dégagé au-dessus du village”, signale le pilote Grant Strugnell, 40 ans, tout en amorçant un large tour dans les airs pour alerter les habitants de son arrivée imminente. “Committed to land !” (“paré pour l’atterrissage”) annonce-t-il en commençant sa descente : la courte piste poussiéreuse, tracée au beau milieu d’un hameau constitué d’une dizaine de cases de pierres rondes au toit de chaume, n’offre pas de deuxième chance. À l’arrière, Senate Makhoali se cramponne à son siège. La jeune femme de 26 ans, originaire de Maseru, vole pour la première fois de sa vie. Lorsque, quelques mois plus tôt, elle a postulé comme hygiéniste dentaire auprès des services de santé du gouvernement du Lesotho, elle n’aurait pas pu imaginer qu’elle effectuerait ses trajets pour se rendre au travail à plus de 3 000 mètres dans les airs. Or Senate a été affectée à un service hors du commun : les Flying Doctors, les “médecins volants”, qui sillonnent les régions montagneuses du pays pour soigner les populations les plus isolées. Un dispositif mis en place par le ministère de la Santé du Lesotho, en collaboration avec Mission Aviation Fellowship (MAF), une ONG chrétienne américaine présente au Lesotho depuis les années 1980. L’équipe technique compte quatre pilotes étrangers, ainsi que douze employés locaux, mécaniciens et apprentis pilotes. Aux manettes de quatre avions rayés de rouge et de bleu, ils acheminent presque tous les jours personnel, matériel médical et médicaments dans les zones les plus reculées du pays, et rapatrient certains malades dans les hôpitaux de grandes villes.

Haro sur la tuberculose

La topographie du Lesotho, ancien protectorat britannique indépendant depuis 1966, que l’on surnomme le “Royaume dans le ciel”, rend la tâche particulièrement difficile : ce territoire aux reliefs en dents de scie est le seul de la planète à être entièrement situé au-delà de 1 000 mètres d’altitude, avec une kyrielle de pics à plus de 3000 mètres – dont le Thabana Ntlenyana, qui culmine 3482 mètres. Et les besoins ne manquent pas : le pays affiche des taux de prévalence de sida (22 % des plus de 15 ans) et de tuberculose (664 cas pour 100000 habitants) parmi les plus hauts au monde. La pauvreté et le chômage de masse contribuent également à un taux de suicide qui est le plus élevé au monde. Et les quelque 300000 personnes vivant dans les zones montagneuses, soit environ un habitant sur sept, ne peuvent être soignées –gratuitement– que par les Flying Doctors.

Pour remplir leur mission, ces derniers dépendent d’une vingtaine de pistes d’atterrissage en terre battue, taillées dans le relief accidenté. Et celle de Thlanyaku, coincée entre deux sommets à 2300 mètres d’altitude et longue de seulement 575 mètres, est “l’une des plus difficiles” à aborder, souligne Grant Strugnell. Très concentré, le pilote pose les roues, qui rebondissent péniblement sur le tarmac de terre et d’herbe rase. Le vacarme du moteur impressionne les enfants sortis en courant de leurs maisons pour assister à la scène. Tandis que Senate Makhoali s’extirpe prudemment de son siège, un autre passager, le Dr Justin Cishiya, a déjà revêtu sa blouse blanche et salue avec un large sourire le petit groupe d’infirmières du hameau venues accueillir l’équipage. Comme son collègue vient de prendre sa retraite, il est, pour le moment, le seul médecin de l’équipe mobile, laquelle, en plus de Senate Makhoali, compte aussi un pharmacien et une infirmière. Ce généraliste de 47 ans, originaire de République démocratique du Congo, travaille depuis une dizaine d’années au Lesotho comme “docteur volant”. En vol un jour sur deux, il ne craint plus les turbulences, et a passé le trajet à pianoter sur son téléphone.

Une clinique en briques, dotée de panneaux solaires

À quelques encablures du tarmac, en contrebas du village, treize maisons de briques alimentées par une poignée de panneaux solaires composent la clinique de Thlanyaku. Quelques chevaux, moyen de locomotion le plus courant dans les zones rurales du pays, sont attachés à la grille de l’entrée, signe que certains patients sont déjà arrivés. Une petite rivière, premier obstacle sur la route vers Mokhotlong, la “grande” ville de la région (9000 habitants) la plus proche, coule juste devant la clinique. Elle est traversée à gué par des chevaux, des troupeaux et des minibus. Les piétons, eux, bénéficient d’une passerelle en métal pour échapper au courant qui, parfois, enfle et emporte les véhicules.

L’hôpital de Mokhotlong, lui, est à plus de trois heures de route – quand la météo est clémente. Heureusement, l’avion des Flying Doctors est là, capable d’embarquer deux brancards. “Il nous arrive d’être appelés pour transporter un patient en urgence de Thlanyaku à Mokhotlong : c’est un vol de cinq minutes à peine, mais qui leur épargne un trajet très difficile”, raconte Grant Strugnell, en extrayant avec précaution de la soute un appareil de radiologie rapporté de Maseru. Pilote professionnel depuis 2004, le Sud-Africain vit au Lesotho depuis plus de six ans, avec son épouse et leurs enfants. La MAF, l’ONG qui l’emploie, affiche une vocation missionnaire, et la religion joue un rôle important dans la motivation des pilotes comme lui. Mais l’homme apprécie aussi le travail en lui-même, avec un “style de vol moins automatisé”, qui requiert de slalomer entre les montagnes et de s’adapter aux caprices de la météo. “On ne s’ennuie jamais, c’est tous les jours un nouveau défi”, affirme-t-il, chemisette kaki impeccablement repassée et casquette vissée sur le crâne. Voici quelques semaines, Grant a dû faire plusieurs allers-retours éclair entre un hameau et l’hôpital principal de Maseru pour transporter les victimes d’un grave accident de voiture. Autres cas fréquents de vols “Code 1” (nom des interventions d’urgence) : les femmes en train d’accoucher. “Nous les transférons de leur village à l’hôpital du district le plus proche, où elles peuvent recevoir de meilleurs soins, surtout s’il y a des complications”, explique-t-il. Le pilote n’a encore jamais vécu d’accouchement à bord de l’avion, mais l’un de ses collègues a déjà dû faire face à trois naissances dans les airs ou à l’atterrissage. “Je ne sais pas si c’est juste de la malchance ou si c’est à cause de sa façon de piloter…”, ironise Grant.

Cheval et fauteuil roulant

Une fois tout le matériel débarqué, Grant Strugnell se réinstalle aux commandes. D’astreinte pour toute intervention d’urgence, il s’apprête déjà à retourner à sa base à Maseru, laissant sur place l’équipe jusqu’au lendemain matin. Le médecin ne vient ici qu’une fois par mois. Et pourtant aujourd’hui, ce n’est pas l’affluence. Une vingtaine de patients sont installés dans la salle d’attente, emmitouflés dans des seana marena (“couvertures des rois”, en langue sesotho), épais carrés de laine aux couleurs vives, ornés de trèfles, d’épis de maïs ou de plumes stylisées, typiques du Lesotho où ils furent importés par les Européens au XIXe siècle. “Parfois, il y a 200 personnes qui attendent”, remarque Justin Cishiya. Mais aujourd’hui, beaucoup ne sont pas venus à cause du mauvais temps.” Le risque de pluie, qui peut faire enfler les rivières en quelques minutes, rend toute sortie dans les montagnes très dangereuse”

Aujourd’hui, le médecin doit renouveler des ordonnances et traiter plusieurs chevilles foulées à la suite de chutes de cheval, ainsi que de nombreux patients tuberculeux – rassemblés dans un bâtiment qui leur est dédié pour éviter toute contamination –, et des cas de diabète. La jeune Senate Makhoali procède de son côté à des examens et soins dentaires de base (les autres cas seront, eux, traités à l’hôpital). La plupart des patients ont marché plusieurs heures pour atteindre la clinique. D’autres s’y sont rendus à cheval, comme Modketsi Sekoati, diagnostiqué d’une rare inflammation des muscles provoquant un gonflement des membres, et qui passe de sa selle à un fauteuil roulant prêté par la clinique.

Malemohang Shoeng, 45 ans, drapée dans une couverture traditionnelle bleue et noire, attend sa voisine, enceinte, à la porte du bâtiment de soins pédiatriques. Elle a appris la venue du médecin la veille, clamée par le crieur de son village, et s’est levée aux aurores pour accompagner la future maman à la clinique de Thlanyaku, afin qu’elle se soumette à son suivi régulier. Elle-même porte son bébé de 10 mois sur le dos, et tente de reprendre des forces pour les cinq heures de marche du retour, sous la bruine qui commence déjà à tomber. Assises en pyjama dans une petite chambre à coucher derrière le cabinet principal, deux autres jeunes femmes, enceintes elles aussi et âgées d’à peine 17 et 18 ans, sont venues passer les dernières semaines de leur grossesse à Thlanyaku. “Deux ou trois jours après avoir accouché, elles retourneront chez elles à pied ou à cheval”, explique Theresa Moratau, 65 ans, l’infirmière en chef de la clinique. Enfin, si c’est possible ! Car l’hiver, l’enneigement rend parfois les chemins impraticables…

Jongler avec les coupures d’eau et le réseau capricieux

La plupart des habitants de Thlanyaku vivent de l’élevage, à l’image de ce qui se pratique à l’échelle du pays (la vente de laine et de mohair représente environ 60 % des exportations agricoles du Lesotho). Dans le petit bar local, sombre, décoré en permanence d’une guirlande de Noël défraîchie, les bergers boivent des bières aux sons du famo, un genre de musique populaire né dans les mines d’or d’Afrique du Sud, mélangeant l’accordéon, le chant et les boîtes à rythme…

Lorsque Theresa Moratau a été affectée dans ce village, en 2014, il lui fallait grimper sur un rocher au milieu de la rivière pour capter le réseau téléphonique, à l’époque défaillant. L’infirmière ressent le besoin vital d’appeler régulièrement ses proches, restés dans son village de Mafikeng, à l’opposé du pays. Les soignants n’ont guère le choix quand le ministère de la Santé les mandate pour occuper un poste de campagne (364 personnes, employées de l’Etat dans les zones reculées et les hôpitaux de districts, collaborent ainsi au quotidien avec les quatre Flying Doctors). La plupart laissent alors leurs familles en ville, où leurs enfants sont scolarisés, et logent dans le dispensaire ou la clinique du coin. Tous les trois mois, le temps de trois semaines de congé, ils peuvent retourner chez eux. “Il m’a fallu plus d’un an pour accepter l’idée de devoir venir ici tellement j’avais peur de me retrouver toute seule”, se souvient Theresa. Désormais habituée au réseau téléphonique encore capricieux, ainsi qu’aux coupures d’eau et de courant, elle n’imagine plus de repartir, jusqu’à sa retraite. Et s’attelle à sa tâche avec une constante bonne humeur. Tous les matins, avant d’ouvrir la grille de la clinique, elle entraîne son équipe dans des chants et des prières chrétiennes, accompagnée par les patientes pensionnaires…

Vol annulé, météo oblige…

Le soleil est déjà couché depuis longtemps, et l’équipe médicale rassemblée dans une petite cuisine pour préparer le dîner, lorsque revient un groupe d’infirmières parties tôt le matin pour acheminer un patient à Mokhotlong. Chaque semaine, des équipes se lancent à cheval dans les montagnes pour effectuer des visites dans les hameaux les plus isolés. “Moi, je préfère quand même y aller à pied !”, soupire la sage-femme, Mpeoane Sefozane, 51 ans. Il y a deux ans, elle est tombée de sa monture et s’est disloqué le coude, raconte-t-elle tout en cuisinant la papa, la traditionnelle bouillie de farine de maïs, à la lumière d’une lampe torche. “Les vraies héroïnes du service des Flying Doctors, ce sont les infirmières”, insiste Justin Cishiya. Dans la pénombre de la cuisine, les langues se délient, les anecdotes fusent. “Je dis toujours à mes enfants que le jour où je quitterai les Flying Doctors, j’aurai assez d’histoires pour écrire un livre”, plaisante Justin. Son expérience la plus marquante ? “Une fois, on est resté bloqués dans les montagnes pendant une semaine à cause de la neige. On achetait les poulets des villageois pour pouvoir se nourrir. Mais au moins, les patients en ont bien profité : ils venaient consulter tous les jours !”

Alors que ses collègues se répartissent les chambres à coucher de la petite clinique, il ajoute dans un souffle : “Certains jours, on n’est pas sûr d’arriver à bon port, mais il reste essentiel de nous rendre là où les besoins sont les plus aigus…” Il ne croit pas si bien dire : le lendemain matin, une chape de nuages recouvre le village, empêchant l’avion de se poser pour les récupérer. Les Flying Doctors – et nous avec – devront rester un jour de plus dans les montagnes de Thlanyaku, avant de s’envoler vers leur prochaine mission.

Nous vous souhaitons la bienvenue sur le nouveau site d'actu.mu
Nous sommes toujours en train de tester le site, nous vous remercions pour toutes suggestions. Notre site utilise les cookies afin de vous distinguer des autres utilisateurs, faciliter votre navigation et mesurer l’audience de notre site.